Les fondements du bouddhisme

 

            Tout le monde connaît Gandhi, le « père de la nation Indienne », grâce à qui l'Inde, ancienne colonie britannique, a pu retrouver son indépendance en 1947, sans violence.

            Mais peu de gens connaissent Ambedkar, le « père de la Constitution indienne » et même « de l’économie indienne ». C’est lui qui, en tant que ministre de la Justice du gouvernement Nehru, a dirigé la rédaction de cette Constitution, protégeant les droits fondamentaux des citoyens indiens. Il y est stipulé que « toute discrimination fondée sur le sexe, l’ethnie ou le lieu de naissance, la religion, la caste ou la classe sociale est proscrite ».

            Bhimrao R. Ambedkar était de la caste des « intouchables » (ou dalits), et pendant toute sa vie a lutté pour défendre leurs droits, dans une société figée depuis des millénaires par le système des castes, les plus élevées écrasant les plus basses et les situées « hors castes ». Pour lui, les racines profondes des maux de la société indienne était ce système de castes, et le responsable la religion hindouiste. En cela, il était en désaccord avec Gandhi, qui voudrait réformer ce système mais sans l’abolir, de peur de voir s’effondrer toute la société indienne.

            « Ma philosophie sociale, déclarait Ambedkar, peut se résumer en trois mots: liberté, égalité et fraternité. Mais ne croyez pas que je me suis inspiré de la Révolution française. Non, ma philosophie découle de la spiritualité, pas de la politique.

            Je l'ai appris des enseignements de mon Maître, le Bouddha »...

            A la fin de sa vie, il a choisi de se convertir au bouddhisme, lors d'une cérémonie collective de « prise de refuge » de centaines de milliers d’« intouchables » à Nagpur, en 1956. Il prononça le voeu suivant: « Je renonce à l’hindouisme, qui défavorise l’humanité et empêche son développement, car il est basé sur l’inégalité, et j’adopte le bouddhisme comme religion ».

Liberté, égalité, fraternité 

            Le bouddhisme a donc été perçu par Ambedkar comme une philosophie, dont les valeurs étaient la liberté, l'égalité, la fraternité, les mêmes que celles de la Révolution française et de la République, mais avec un sens plus large.

            En effet, alors que la liberté et l'égalité de la République (ou de la Démocratie) relèvent du droit social, celles du bouddhisme sont d’ordre spirituel.

            Dans le bouddhisme, la liberté est acquise par chacun en se délivrant, en se libérant de la souffrance. La 3è des 4 Nobles vérités enseignées par le Bouddha est l'extinction de la souffrance, nirodha, qui est la négation (ni) de rodha, signifiant « enfermement, emprisonnement ».

            L'égalité dans le bouddhisme est aussi une égalité sur le plan spirituel, car tout le monde peut accéder à cette libération, quels que soient son sexe, son âge, son ethnie, sa caste ou sa classe sociale, ses croyances...

            Enfin, la fraternité prônée par le bouddhisme va au-delà de la fraternité entre les groupes humains, elle s'étend à la bienveillance envers tous les êtres vivants, ainsi qu’envers la nature, dont les hommes font partie intégrante.

            Ce qui est intéressant à noter, c'est que ces valeurs de liberté, d'égalité, de fraternité (ou de bienveillance) de la République et du bouddhisme respectivement, sont non seulement compatibles, mais encore indissociables et complémentaires. Comment pourrait-on avoir une liberté et une égalité spirituelles, sans liberté et égalité sociales, et vice-versa ?

Les origines du bouddhisme     

            Pour comprendre comment est apparue cette doctrine philosophique, il nous faut remonter au contexte socio-culturel de l'Inde du nord-est, au 5è s. avant notre ère. C’est là qu’est né le bouddhisme, car bien sûr le bouddhisme n’est pas tombé du ciel, un jour, par hasard!

            Le sous-continent indien était divisé en de petites républiques et de grands royaumes appelés les 16 Mahājanapada, la plupartsitués dans une large bande de la vallée du Gange et de ses affluents.

            Né dans le petit pays des Sakya, le Bouddha est parti ensuite étudier etenseignerdans les royaumes du Kosala et du Magadha, correspondant aux états d’Uttar-Pradesh et de Bihar actuels.

           

 

            L'époque du Bouddha, l’âge de fer, correspondait à une période de grand développement économique et culturel, avec une effervescence philosophique particulière. La société était divisée en castes et dominée par les Aryens, venus du nord-ouest de l'Inde par vagues successives depuis plus de dix siècles, avec leur religion, le Védisme et leurs dieux.

            Les Dravidiens autochtones occupent les castes inférieures ou bien sont « hors castes » (ou « intouchables »), ces derniers vivant en marge de la société, car considérés comme « impurs ». Leur situation est d’autant plus tragique que les castes sont déterminées à la naissance et immuables de génération en génération par l’interdiction de mariage mixtes, et que cette ségrégation persiste encore de nos jours, malgré son interdiction officielle dans la Constitution.

            La religion orthodoxe, dominante de l'époque était le brahmanisme. Il s'appuyait sur les livres sacrés, les Veda et les Upaniṣad, et proclamait que la délivrance du saṃsāra, ou cycle de renaissance, ne pouvait se faire que par la fusion du soi individuel (ātman) avec le soi universel (brahman). Cette réalisation est réservée à la caste des religieux (brāhmaṇa) qui seule détient le secret desrituels sacrificiels et des formules sacrées. Les autres castes, notamment les plus basses, devaient attendre encore de nombreuses renaissances, afin d’espérer renaître un jour en brāhmaṇa et se délivrer.

Le bouddhisme, philosophie hétérodoxe et dissidente

            Le bouddhisme est alors apparu comme une philosophie hétérodoxe, dissidente, qui non seulement ne reconnaît pas l’autorité des Veda et Upaniṣad, mais encore rejette la thèse brahmaniste, en niant l’existence de l’ātman et du brahman.

            Au lieu de se fixer comme but la délivrance du cycle de renaissances, le Bouddha a posé comme corollaire la souffrance, et comme but la libération de la souffrance.

            Mais alors que la délivrance n’est possible dans le brahmanisme que si l’on est de la caste brāhmaṇa, la libération selon le bouddhisme ne dépend que de sa propre volonté, quelle que soit la caste à laquelle on appartient.

            Il s'agit là d'un véritable changement de paradigme, puisque depuis plus de mille ans les Indiens étaient habitués à l'idée que leur destin, y compris leur caste de naissance, était déterminé par les dieux et non pas par eux-mêmes.

            Pour le Bouddha,il n’y a aucune différence entre les castes, en matière de délivrance: « Ce n’est pas par la naissance que l’on devient un paria ou un brāhmaṇa. C'est par ses actes l’on devient un paria ou un brāhmaṇa » (Suttanipata, I).

            Pendant toute sa vie, le Bouddha s'est adressé de façon égale à toutes les couches de la population, sans aucune distinction de sexe, de race, de caste ou de conditions sociales. Certains de ses disciples étaient de la caste brāhmaṇa, comme Sāriputta, MahāKāśyapa, d'autres de castes plus basses, comme le barbier Upāli, le forgeron Cunda, la courtisane Ambapali, et même le brigand repenti Aṅgulimāla...

Le monde suivant le Bouddha

            La voie bouddhique de la libérationn'était pas qu'une recette ou un chemin comme les autres, mais s'intégrait dans tout un système philosophique construit par le Bouddha, à partir d'une vision nouvelle et originale du monde.

            Parti de son pays natal en quête de sagesse, et après plusieurs années de vie d’ascète solitaire, le Bouddha est parvenu à l’éveil, à la compréhension parfaite de la loi (le Dhamma) qui régit l’évolution du monde et de l’esprit humain.

            Il réalisa alors que le problème fondamental de l’homme était la souffrance, et que cette souffrance était principalement liée à son désir de permanence, alors que le monde est impermanent, et au désir de tout ramener à soi, alors le soi est inconsistant et illusoire.

Les « 3 Caractéristiques » de l’existence

            Ce sont les « 3 Caractéristiques » (ou les 3 marques) de l’existence (tilakkhaṇa, 3 pháp ấn) : la souffrance, l'impermanence et le non-soi.

            La souffrance (dukkha en pali, khổ en vn), est à prendre au sens large, de l’insatisfaction, du mal-être, de la frustration, du malaise.

            L'impermanence (anicca, vô thường), est le changement obligatoire de tout ce qui existe, souvent dans le sens de la dégradation, puisque le temps est inhérent à l’existence.

            Enfin, le non-soi (anattā, vô ngã), est la notion la plus difficile à comprendre. Ce n’est pas la négation d’un soi psychologique, mais de la prise de conscience que c’est l’attachement à ce soi, à cet ego, - terme plus souvent utilisé en occident- , qui est à l’origine de la souffrance.

            Car l’ego n’est en fait qu’un rassemblement de facteurs physiques et psychologiques, que le Bouddha appelle les 5 agrégats (khanda, un): corps, sensation, perception, formations mentales et conscience, un rassemblement quiest toujours temporaire et changeant.

Les « 4 Nobles Vérités »

            Pourquoi l’homme souffre t-il, et comment mettre un terme à cette souffrance ? C’est le contenu du 2è discours du Bouddha, sur les « 4 Nobles Vérités » (cattāri ariya-saccāni, 4 Sự thật cao quí), qui est comparable à une colonne centrale autour de laquelle la doctrine se construit.

            Comme disait souvent le Bouddha: « De même que les océans n’ont qu’une saveur, le salé, mon enseignement n’a aussi qu’une saveur, la délivrance » (Udana, 67). 

            La première vérité, on l’a vu, est la constatation de la souffrance, du mal-être ou de l’insatisfaction. La deuxième est l’origine de la souffrance, avec ses 3 racines principales, qui sont : l’avidité, la colère, et l’ignorance.

            La troisième vérité est la cessation de la souffrance, enfin la quatrième est la voie qui y conduit, c-à-d l’Octuple Chemin.

 L’« Octuple Chemin »

            L'Octuple Chemin (atthangika-magga, 8 Chánh đạo) estla voie conduisant à la délivrance, un programme d’entraînement mental composé de 8 facteurs formant 3 groupes: un groupe d’éthique (sīla,gii), avec  l’action, la parole, les moyens d'existence justes; un groupe de méditation (samādhi, định), avec la concentration, l’attention, l’effort justes; et un groupe de sagesse (paññā,hu), avec la pensée, la vue justes.

            Ce qui intéressant de noter, c’est le Bouddha nous laisse libres de juger de ce qui est «juste» (samma, chánh) et ce qui ne l’est pas.

            Est juste ce qui produit un bon karma, n'est pas juste ce qui produit un mauvais karma. Une action « bonne » (kusala, tốt) est celle qui délivre de la souffrance, une  action « mauvaise » (akusala, xấu) est celle qui conduit à la souffrance. C’est simple et limpide.

            Le critère de la moralité bouddhique est d'ordre psychologique, basé sur l’effet causé sur la souffrance.

            L’éthique bouddhiste n'a doncpas été établie de façon rigide et dogmatique, mais sur une base rationnelle et pragmatique.

La Production conditionnée ou Principe d'interdépendance

            Enfin, la fondation solide sur laquelle repose cette admirable architecture est la Production conditionnée(paṭicca-samuppāda, duyên khi).

            Celle-ci est représentée dans les Sutta (discours du Bouddha, Sūtra en skt) la formed’une chaîne formée de 12 chaînons ou liens, chacun dépendant d’un autre, ou plus exactement est conditionné par un autre. Ce sont la conscience, le corps et les sens qui conditionnent le contact, lequel à son tour conditionne la sensation, puis le désir, puis la saisie, puis l’existence, ainsi de suite jusqu’à la vieillesse et la mort.

            C’est l’enchaînement, ou la succession en chaîne, des phénomènes physiques et mentaux, à partir d’un point de départ qui est l’ignorance (avijjā, vô minh), que le Bouddha a démontré être responsable de la souffrance. La conclusion logique est de remonter les liens à l’envers, jusqu’à l’ignorance qu’il faut combattre, pour arrêter à la source ce processus mental, causant la souffrance.

            En fait, la Production conditionnéeainsi présentée,s’intègre dans une vision d’ensemble beaucoup plus large de l'univers, dont toutes les entités sont reliées les unes aux autres, interconnectées, interdépendantes, dans un immense maillage.

            Elle est résumée en quelques simples phrases dans les Sutta: « Quand ceci est, cela est. Ceci apparaissant, cela apparaît. Quand ceci n’est pas, cela n’est pas. Ceci cessant, cela cesse. ». (Majjhima-Nikāya, I, 264)

           Dans la vie quotidienne, comme dans les sciences, dans le monde globalisé, comme dans la nature, ce principe d’interdépendance prend toute sa dimension et est plus que jamais d'actualité.

Pour récapituler, nous voyons que l’enseignement fondamental du bouddhisme peut se résumer à structure cohérente formée de plusieurs éléments articulés entre eux :

            - les « Trois Caractéristiques », dont la souffrance,

            - les «  Quatre Vérités », expliquant la souffrance et montrant le chemin à suivre pour faire cesser la souffrance

            - qui est l’« Octuple Chemin », groupé en

            - « Trois Entraînements », l’éthique, la méditation et la sagesse, et

            - la « Production Conditionnée » expliquant à son tour la souffrance.

 

             Rappelons maintenant quelques principes essentiels, que l’on peut appeler l’attitude mentale du bouddhiste.

La primauté de la connaissance

            Parmi les 3 voies de délivrance, dans la tradition indienne ancienne : la voie de l'action rituelle (ou kamma), la voie de la foi-dévotion(ou bhakti), et la voie de la connaissance (ou ñāṇa), le bouddhismeest clairement du côté de la connaissance, alors que le brahmanisme est essentiellement basé sur le rituel et la foi.

           D'ailleurs le nom de Bouddha, vient de la racine √ bud, qui signifie "savoir". Le Bouddha est « celui qui sait ».

            Mais il ne s’agit pas de n’importe quelle connaissance.

            Ce n’est pas une connaissance intellectuelle, théorique et livresque, mais la compréhension profonde, que l’on appelle paññā (en pali, prajñā en skt, huệ en vn) de la vérité du monde et de l’esprit humain, découverte et enseignée par le Bouddha, c-à-d le Dhamma (en pali, Dharmaen skt).

            La vérité bouddhique n’est autre que le Dhamma, et l’éveil, bodhi(tuệ giác), n’est autre que la réalisation soudaine de cette vérité, par quelqu’un qui était encore auparavant dans l’illusion, dans le rêve.

            Cette compréhension profonde est destinée à éliminer l’ignorance, avijjā, qui là encore n’est pas un défaut de connaissance intellectuelle, mais la méconnaissance de cette vérité.

            Mais ceci ne signifie pas encore la délivrance, qui nécessite un long travail d’entraînement dans la voie.

Une démarche scientifique et médicale

            Avec les « 4 Nobles Vérités », la doctrine bouddhique s’apparente nettement à une démarche scientifique et médicale.

            En premier lieu, reconnaître la souffrance, c’est faire le diagnostic nosologique de la maladie. En deuxième, trouver la cause de la souffrance, c’est faire le diagnostic étiologique. En troisième, éradiquer la souffrance, c’est faire le pronostic de la guérison. En quatrième, montrer la voie qui y mène, c’est prescrire un traitement de la maladie.

            Le Bouddha apparaît ainsi comme un véritable médecin de l’âme, un psychothérapeute, comme on le dirait aujourd’hui.

            Un autre exemple de l’esprit médical du Bouddha est donné par la parabole de l« homme blessé par une flèche empoisonnée »: un jour, un disciple moine Malunkyaputta vint voir le Bouddha et lui demanda instamment de répondre à des questions qui ne cessaient de le tourmenter, comme ‘l’univers est il fini ou infini, éternel ou non, l’âme et le corps sont-ils la même chose ou différents, le Bouddha existe t-il ou non après la mort’. Faute de réponse, il le quitterait immédiatement.

            Le Bouddha lui répondit alors en prenant l’exemple d’un homme qui avait reçu une flèche empoisonnée, et qui voulait à tout prix savoir de quelle direction est venue la flèche, par qui elle a été tirée, de quel bois était fabriqué l’arc, de quelle couleur était la plume de la flèche, etc. avant de se laisser soigner.

            Alors, conclut le Bouddha, cet homme mourra certainement avant d’avoir reçu les réponses (Cula-Malunkyovada Sutta, MN 63).

            Face à l’urgence, comme dans une maison en flammes, il faut agir immédiatement, se sauver et sauver les autres, et non pas se perdre dans une enquête inutile et sans réponse.

            Le Bouddha a toujours refusé de répondre aux questions métaphysiques, en gardant le silence. C’est pour cela que l’on l’a appelé Sākyamuni, le sage silencieux des Sākya.

Une philosophie pragmatique, basée sur l’observation et l’expérience

            Le bouddhisme est une philosophie pragmatique, basée sur l’observation et l’expérience.

            Le Bouddha ne demande pas aux gens de croire ou d’avoir foi en lui, mais seulement de venir voir, en disant: « Ehi passiko ! » (Venez et voyez !). C’est une invitation à venir observer de ses propres yeux, et expérimenter par soi-même.

            Aux habitants d’un village, les Kālāma, qui l’interrogeaient en qui croire parmi les ascètes et les sages, lorsqu’ils venaient louer leur doctrine et décrier celles des autres, le Bouddha conseilla simplement: « Ne vous laissez pas guider par ce que les gens vous disent ou vous rapportent. Ne vous laissez pas guider par les traditions, les textes sacrés, les raisonnements, les spéculations, même si cela vient de votre maître. Mais lorsque vous savez par vous-mêmes que certaines choses sont mauvaises et défavorables, alors renoncez-y. Lorsque vous savez par vous-mêmes que certaines choses sont bonnes et favorables, alors acceptez-les et suivez-les. » (Kālāma-sutta, AN 3.65)

            C’est exceptionnel qu’un maître encourage ainsi ses disciples à garder leur esprit critique, même vis-à-vis de leur maître, et à penser par eux-mêmes.

            A la fin de sa vie, à ses disciples désorientés parla perte prochaine de leur maître, il recommanda: « Soyez votre propre lumière, soyez une île, un refuge pour vous-mêmes. Ne cherchez pas de refuge ou d’aide auprès de quelqu’un d’autre » (Mahāparinibbāṇa Sutta, DN).

            Dans le bouddhisme originel, la foi existe. Mais il s’agit d’une foi de confiance, ou saddhā(tin tưởng), et non pas une foi-dévotion, ou bhakti (sùng tín). C’est la confiance en un maître, un guide, ou un chemin, et non pas la dévotion envers un dieu, ou un être surnaturel.

Le détachement et la tolérance sont d’autres caractéristiques de l’attitude mentale du bouddhiste.

            Même si le Bouddha exhorte ses disciples à suivre assidûment son enseignement, il les met en garde contre l’attachement à celui-ci, qui n’est en fait qu’un moyen.

            “Ô bhikkhus, même cette vue qui est si pure et si claire, si vous y êtes liés, si vous la chérissez, si vous la gardez comme un trésor, alors vous ne comprenez pas que l'enseignement est semblable à un radeau qui est fait pour traverser, et non pas pour s'y attacher.” (Alagaddūpama Sutta, MN 22).

            Il est ainsi tout à fait naturel que le Bouddha prône la plus grande tolérance envers les idées des autres. « Il n’est pas convenable, dit-il, pour un homme sage qui prétend défendre la vérité d’arriver à la conclusion : ‘Seul ceci est vrai, et tout le reste est faux’ » (Cankī Sutta, MN 95).

            Voilà en résumé les fondements de la philosophie enseignée par le Bouddha Gotama.

Quid des autres notions dans le bouddhisme ?

             Mais, vous allezsans doute medemander, où se trouvent dans tout cela, la transcendance, le sacré, le culte et les prières aux Bouddhas et Bodhisattvas, le tantrisme, la vacuité, la Vérité ultime, l’Ainsité, et bien d’autres notions encore dans le bouddhisme?

            Je répondrais simplement, en me basant sur des données historiques: tout cela n’a rien à avoir avec le Bouddha Gotama et la doctrine bouddhique originelle.

           Ce qui s’est passé, c’est qu’environ cent ans après disparition du Bouddha, les communautés de moines se sont scindées en deux groupes, celui des Anciens (Sthaviravāda), et celui de la Grande Assemblée (Mahāsanghika), pour des divergences d’interprétation de la discipline et de la doctrine. Dans les siècles qui ont suivi, de nombreuses Ecoles bouddhiques sont apparues, avec des générations de moines transmettant, d’abord oralement puis par écrit, l’enseignement du Maître, avec des commentaires de plus en plus abondants et divers.

            Pendant que d’un côté, les Anciens continuaient à travailler sur des Commentaires (ou Abhidhamma), de l’autre côté, le besoin de foi-dévotion, de religiosité, de sacralisation, a fait naître la théorie des « 3 corps du Bouddha », avec le culte de multiples Bouddhas et Bodhisattvas, compatissants et aux pouvoirs merveilleux, dont les plus populaires étaient Amitābha ou Amitāyus (A Di Đà), le Bouddha de la Lumière et de la Vie infinies,et Avalokiteśvara, le Bodhisattva de la compassion, prenant en Asie de l’est une apparence féminine, Kuan Yin(Quán Thế Âm).

            Parallèlement, les questions métaphysiques un certain temps refoulées sont revenues plus pressantes, dont l’obsédante question de la réincarnation.

            Pour l’expliquer, les diverses Ecoles bouddhiques ont créé la notion d’une « personne » (puggala) pour l’Ecole personnaliste, d’une « conscience de renaissance » (paṭisandhi-viññāṇa), pour l’Ecole des Anciens (Theravāda), et plus tard encore,la création d’une 8è conscience ou « conscience-réservoir » (ālayavijñāna), pour l’Ecole « Rien que conscience » (Yogācāra, Duy Thức). Ces entités leur permettraient de passer, avec le karma, d’une existence à une autre, en éludant le principe du « non-soi » énoncé par le Bouddha.

            Plus abstraite encore, vers les premiers siècles de notre ère, est apparue dans plusieurs sutras du Grand Véhicule (Mahāyāna), une notion contredisant le principe du non-soi, celle d’« embryon, de germe de Bouddha »(tathāgatagarbha, Như Lai Tạng), stipulant que tout être humain porte en lui, de façon latente et innée, la capacité de devenir un Bouddha. C’est aussi la « nature de Bouddha »(Phật tánh), le « champ, c-h-a-m-p-, de Bouddha » qui est aussi synonyme de « Vérité absolue, éternelle, ultime », de « vacuité », d’« Ainsité »(Chân Như), et de « conscience-réservoir ».

            Mais pour les Mahāyānistes, cette Vérité ultime, avec un grand V, ne peut être exprimée par des mots, ni comprise par la pensée, mais seulement saisie intuitivement par la réalisation soudaine, ou Eveil avec un grand E.

            Pour beaucoup de chercheurs, l’évolution du bouddhisme vers le Mahāyāna constitue un retour à l’essentialisme, c’est-à-dire à l’étude de l’essence des choses, proche de la religion brahmaniste, à l’opposé de la philosophie bouddhique originelle, qui était une phénoménologie, étudiant les phénomènes et basée sur l'analyse directe de l'expérience vécue.

            Certaines notions développées dans les sutras du Mahāyāna et ses différentes Ecoles, comme celles de vacuité (śūnyatā, Không), de non-dualisme (advaita, bất nhị), de l’interpénétration des phénomènes, du lâcher-prise, des « moyens habiles », sont certes intéressantes, mais trop éloignées des idées originelles du Bouddha, pour faire partie du fondement du bouddhisme.

En conclusion, que peut apporter le bouddhisme au monde d’aujourd’hui?

            Nous sommes tous conscients que le monde actuel est en pleine crise, même si aujourd’hui la terrible pandémie de coronavirus accapare nos esprits et relègue au second plan des problèmes de fond plus graves.

            Les sociétés humaines, pratiquement partout dans le monde, sont confrontées à de multiples problèmes: désordres écologiques de plus en plus graves, guerres et génocides interminables, violence, oppression, discrimination, inégalités, conflits et malaises sociaux de toutes sortes...

            C’est aussi une véritable crise de civilisation, car on se demande dans quelle direction, et vers quelles catastrophes l’humanité s’engage aujourd’hui, dans cette course effrénée à la productivité et à la rentabilité, qui lui apporte souvent plus de soucis et de peine que de joie et de bonheur.

            La raison en est sans doute un déséquilibre de plus en plus prononcé entre le matériel et le spirituel, un déséquilibre psycho-pathologique, dû à un déficit profond, un vide en valeurs morales et spirituelles.

            Alors que les religions traditionnelles continuent à décliner, que l'islamisme intolérant et violent ne cesse de progresser, que le communisme s’est transformé en dictature du Parti, bafouant les droits de l’homme, il ne reste plus aujourd’hui que la course au profit et le consumérisme pour mener les esprits, poussés par les médias et les réseaux sociaux!

            Pourquoi ne proposerait-on pas alors, pour nos sociétés déboussolées, d’associer la philosophie bouddhiste à un effort commun de rétablissement des valeurs morales et spirituelles, comme l’a envisagé Ambedkar il y a 70 ans en Inde?

            Ce sont d’abord des valeurs morales universelles, comme les 5 préceptes que tout bouddhiste a fait voeu de suivre: « ne pas tuer, ne pas mentir, ne pas voler, ne pas avoir d’inconduite sexuelle, ne pas s’enivrer ou se droguer ». Ces préceptes ne font que traduire le respect : respect de la vie, respect de la vérité, respect du bien et du bonheur d’autrui, respect de soi-même. C’est ce respect qui manque cruellement à notre société d’aujourd’hui.

            Ces valeurs peuvent être complétées par les « 4 qualités incommensurables » que doit cultiver le bouddhiste : la bienveillance (mettā, từ), la compassion (karuṇā, bi), la joie partagée (muditā, hỷ) et l’équanimité (upekkhā, xả), mais aussi par le sens de la responsabilité et la maîtrise de soi, grâce à la pratique de la méditation de pleine conscience.

            De plus, le bouddhisme est probablement la philosophie la plus écologiste qui soit, en montrant par le principe de « production conditionnée » ou d’« interdépendance » que l’homme doit respecter, protéger, chérir la nature, comme s’il s’agit de sa propre personne, puisque lui-même fait partie intégrante de la nature.

            C’est cette harmonie de l’homme avec lui-même, avec la société et avec la nature, que le bouddhisme peut contribuer à retrouver.  

            Avec l’aide d’autres philosophies bien sûr, car personne n’est l’unique détenteur de la vérité, comme l’a rappelé le Bouddha...

           

                                                                                                          Trinh Dinh Hy

                                                                                                          03/04/2021

(Texte présenté lors d’un Séminaire sur le Bouddhisme organisé par l’Association MCFV, par téléconférence, le 3 Avril 2021)

                                  

           

                                                           Références

 

            1) Walpola Rahula

            L'Enseignement du Bouddha, d'après les textes les plus anciens

            Editions Points - Sagesse, 1974

            (en anglais : What The Buddha Taught, Grove Press, New York, NY 1959)

            On peut en lire un large extrait ici :

            https://boudah.pl/enseignement-du-bouddha-walpola-rahula

            2) Edward Conze

            Le bouddhisme, dans son essence et son développement

            Editions Payot & Rivages, 1952, 1970, 1978, 1995

            (en anglais : Buddhism – Oxford, Bruno Cassirer Ltd, 1951)

            3) Richard Gombrich

            How Buddhism began: the conditioned genesis of the early teachings, 2nd ed.

            Edit Routledge, London, 2006